Vulnérabilité Chimérique
Christophe Ducamp dans Vulnérabilité Envers Crao Wiki :
Par conséquent, je proposerai bien de ne plus redébattre sur un principe-clé : Pour être membre de la Communauté Crao, nous devons nous montrer vulnérables dans le sens développé sur
MeatBall:VulnérabilitéVersLaCommunauté.
Réflexion que cela inspire
On a récemment débattu de la qualité positive que constituerait le fait pour une communauté en général (-et un wiki en particulier-) que les participants soient vulnérables envers ladite communauté.
Laissons de côté la question (pourtant centrale mais à jamais repoussée jusqu'en d'ignobles confins politico-philosophiques) de déterminer pourquoi un << individu >> devrait avoir des droits envers une << communauté >>, quand la nature même du médium engendrerait, s'il était utilisé avec finesse, des effets sommatoires intelligents qui abolissent des structures sociales à tous égards ataviques.
Questionnons plutôt pour l'instant la nature même de cette vulnérabilité positive et si justement vantée, et allons même jusqu'à exposer à son sujet quelque alentour périlleux, puisqu'ainsi (on ne nous le reprochera certes pas) nous serons nous-mêmes vulnérables (youpi).
Ainsi donc, il s'agirait pour (tout un) chacun de, non plus mettre de l'eau dans son vin, mais de l'arsenic dans son tranxène, puisque, en assumant le risque d'une pensée courageuse, il impulserait au wiki une dynamique pleine de vertu, etc, etc.
Cependant que, dans le même temps, l'esprit de << synthèse par la refactorisation >> efface avec le temps qui va tout ce qui, dans ces contributions courageuses de wikistes casse-cou adorant le risque, pourrait quand même faire tache. Donc, avec le temps, ça s'en va, tout s'en va, etc, etc.
Rappel sur la refactorisation : faire disparaître ce qui fait le sel d'une discussion, à savoir la confrontation, afin que tout paraisse dans la temporalité paradisiaque d'un au-delà du débat (un monde un peu spectral appelé le Wiki Maintenant).
Louable effort de conciliation ! Mais cette manière de mettre à plat les problèmes et d'aplanir les difficultés, de ménager consensuellement chaque tendance, par oblation barycentrique collective est, peut-être, le plus sûr moyen de tarir la pensée qui toujours sinue.
Là où l'on in-sinue, in situ, ce qui suit : c'est comme si, au pays des triangles, les triangles rectangles se réunissaient, et décidaient de se donner pour représentant le << triangle moyen >>, obtenu, lui, en faisant la moyenne des longueurs des côtés de chaque triangle rectangle. Faites le calcul, ce triangle moyen n'est pas lui-même rectangle.
Autrement dit : la moyenne de plusieurs pensées (chacune cohérente parce que systématique) n'est pas elle-même une pensée cohérente ou systématique. C'est bien plutôt une chimère. En travaillant collectivement au plan d'un cheval, on construit un chameau.
Ce caractère délétère du wiki avait déjà été mis en avant, et même démonté dans sa mécanique purement formelle, sur la page Mauvais Jardinier? (de Blue Moon, le lien sera restitué quand le serveur reprendra). Mais sans qu'on en donnât la psychologie des profondeurs, ni l'appareil d'auto-justification idéologique qui va avec. -Au fond, cela n'aurait peut-être pas grand sens d'user d'une page d'un wiki (donc page soumise à la révision par les << pairs >>) pour exposer, justement, un point de vue purement personnel, -et surtout un point de vue qui met à nu la supercherie à charpente sociale de ce genre de page-, quand on se dit qu'avec le temps, l'ossature logique de cette même page se verra corrodée, et que les propos inconvenants seront sagement rectifiés dans leur syntaxe comme dans leur sémantique : << Rentrer dans le track ! Back ! >>
Et néanmoins, le monde est ainsi fait que bien souvent on doit, en plus de sentir tout l'absurde d'un acte qu'on nous force à commettre, de surcroît agir cet acte alors qu'il ne rime à rien. Ou plutôt, faire semblant de l'agir, car le philosophe tient qu'un acte dont on supprime la raison, le sens, la causalité et l'intention n'est plus rien, pas même un fantôme d'acte. Une farce, à la rigueur. Et ceci nous ramène au sujet du CRAO.
Donc -et que la parenthèse précédente ne nous aigrisse pas plus qu'il n'est requis, car ce n'est quand même pas comme si nous vivions une époque où il faut dire si oui ou non on est d'accord avec un texte qu'on n'est pas en mesure de pleinement comprendre-, la question est celle de la vulnérabilité, et, au sein de cette grande question, il y a la petite question qui consiste à voir en quel sens la parole d'un seul individu peut réellement engager, quand derrière tout ce qu'on peut dire en son nom propre il y a le rouleau (compresseur ? ou simplement à pâtisserie ?) du groupe qui rétablit le Cosmos.
Car, tout est là : si une personne X écrit quelque chose qui soit de nature à provoquer la discussion, rapidement il y a échange, puis réécriture de l'échange sous forme d'un << condensé >> en général appelé << refactorisation >>. C'est par excellence le passage d'une pensée originellement individuelle (et prononcée en son Vrai Nom propre, ouais ?) à une autre pensée, celle-là sanctifiée par le groupe.
Le terme con-sacré, en de telles circonstances, est celui d'office, comme dans << office religieux >> (messe = fait à plusieurs, prières d'insérer, et religere = relier), ou encore comme dans << bourreau, fais ton office >> (étêter ce qui dépasse, ce qui est, on le sait, la meilleure façon de faire régner l'ordre). Mais ne donnons pas ce sésame à moudre (ou à foudre) aux Anti Autoritaires? de sinistre mémoire (de mémoire morte, même). Disons simplement qu'il y a un office par lequel la tirade individuelle est officiée en texte collectif. -(Est-ce officieux ou officiel, autrement dit transparent ou cryptocabalistique, on ne s'en occupera pas ici...)
Maintenant, vient la question kitu. Si l'individu X qui prend le risque (rappelons qu'il est vulnérable) de parler en son nom propre voit, après coup, sa parole si bless able, bless ante et bless ée, convenablement dépouillée de toutes ces épines par lesquelles elle est bless ante, bless ée et donc bless able, (parce que désormais amalgamée à un chorus gentiment tempéré et collectif)... si la parole chaude comme la braise et dangereuse comme l'épieu de ce blogging-class hero est ainsi domestiquée... alors où peut bien encore se nicher la vulnérabilité dans cette histoire ? {note:1}
Que le lecteur tourne bien cette question sous tous les angles. Il paraît assez visiblement qu'une personne qui, quoi qu'elle dise pourvu qu'elle ne crée pas de disruption passible de la peine capitale, verra ses propos savamment agrégés à la pensée d'un groupe, n'a, en fin de compte, rien à risquer à s'exposer de la sorte. Et qu'au fond, assurée qu'elle est de devenir une petite note d'une grande symphonie (ou d'un grand tohu-bohu), elle n'a absolument rien à perdre à faire un peu couac, vu que sa sonorité se fondra dans la masse.
Il faudrait donc dire que nous sommes absolument d'accord avec le propos de l'intervenant quand il appelle à la vulnérabilité, sauf qu'il nous semble que ladite vulnérabilité, si elle doit s'obtenir, s'obtiendra par des moyens rigoureusement opposés, à savoir le risque permanent d'une pensée individuelle permanente. Donc, l'abolition de toute forme de consensus.
Mais l'on demande comment une telle chose serait possible sans l'implosion du tissu social ou associatif sous-jacent ? Ou encore si un tel projet n'est pas en lui-même la mort de l'idée de wiki ?
C'est une question qu'il est plus intéressant de poser afin de susciter un débat, que de trancher ou résoudre trop prématurément. Encore faudrait-il que le débat en question sorte des ornières auxquelles nous sommes accoutumés. Notamment :
- il n'est pas question ici du transparent vs. le cabalistique
- il n'est pas question ici du Vrai Nom vs. le pseudonyme
- il n'est pas question ici de l'autoritarisme vs. le libertarisme
Ce dont il est question, alors ? L'art de la contrainte.
En effet, qu'est-ce que l'outil << wiki >>, sinon un logiciel qui permet d'ourdir et de tramer des pages. Ourdir = augmenter ou diminuer les pages existant déjà. Tramer = en créer de nouvelles, ou en supprimer.
A la base, ce n'est rien de plus. Mais des groupes différents s'en emparent, et créent des usages différents, avec des modes et des codes variables. Historiquement, il y a eu le wiki de Ward Cunningham, et puis des wikis tel que le CRAO, qui reprend en fait, sans en changer l'essentiel, les recettes éprouvées de Ward.
Mais ailleurs, dans l'espace et dans le temps, il y a eu des wikis (et je peux en citer un) qui ont juste copié l'outil, sans copier les usages dominants, et qui ont exploré de nouvelles voies. Et l'on a pu constater que ces autres manières de s'organiser fonctionnaient aussi bien. Simplement, les gens qui s'en servaient ne s'occupant pas de marketing ou de standards ou de politique wikienne, mais de littérature ou d'art ou de détournement logiciel, il faisait sens que des structures sociales distinctes (si on peut encore les appeler ainsi) donnassent des résultats positifs et congrus.
Or, si des usages radicalement différents du même outil, autrement dit, si des sémantiques différentes de la même syntaxe, sont loisibles, cela est signe que l'outil est modérément (voire faiblement) contraint, autrement dit encore : qu'on peut l'enrichir par la contrainte.
Et c'est justement ce qui n'est pas vu en général : on augmente la puissance d'un outil en le bridant. Par exemple, si l'on admet un instant qu'écrire des mots sur du papier est une sorte de médium (vaguement), c'est un procédé qui, on en conviendra, est de peu d'intérêt dans l'absolu, parce que précisément il permet trop.
Tandis que, si l'on dit que seules compteront les lignes écrites en alexandrins et rimées de telle façon, alors brutalement, du fait de cette limitation en plus, un champ de possible s'ouvre, et le monde, au lieu d'être moins riche, devient au contraire bien plus riche.
C'est là que l'Anti Autoritaire? déraisonnable, qui criera au faf plutôt que de laisser passer la contradiction, nous fait défaut : il ne comprend pas que pour être libre il faut s'en donner les moyens, et que cela passe par la contrainte. Mais l'autoritaire ne le comprend pas non plus, car il croit que la contrainte s'énonce sous la forme d'une loi, d'une règle, d'un système, alors que ne sauraient valoir que des règles intimement consenties.
Maintenant, observons l'oxydation du vin dans les fûts. C'est le bois qui permet à l'oxygène de l'air d'opérer une << oxydation ménagée >> sur les tanins. Mais -est-ce que les molécules du bois ont la moindre idée du processus de bonification (bonum vinum etc.) auquel elles participent ? Non. Elles réussissent juste parce qu'elles sont assemblées dans une structure qui collecte leurs actions individuelles intelligemment (la structure du bois). A part ça, elles sont stupides, et elles réussissent précisément parce qu'elles sont stupides. Intelligentes, elles se vanteraient de leur action, se précipiteraient pour être les premières à oxyder le vin, et du coup, se bousculeraient, se disputeraient, et, au final, échoueraient lamentablement.
Le Tao est donc là : dans une structure qui collecte intelligemment les stupidités de chacun, et je dois dire que je suis très mécontent car le wiki est trop subtil et nous ne sommes pas encore assez stupides. Il est même assez tristounet de songer que nous disposons de moyens informatiques permettant de sommer et d'intégrer des signaux de manière très fine (mais, certes, pas selon des manières susceptibles de métaphore facile), mais que nous continuons d'user de ces mythes misérables que sont les clubs de toutes espèces, pour produire du sens. Nous disposons de mémoire de masse en quantité suffisante pour bifurquer ou synthétiser autant que nous voulons, sur des infinités de pages, mais nous continuons de penser que la page de X avec lequel nous ne sommes pas d'accord est juste cette page-là qui doit absolument être rectifiée (et par nous!), comme s'il n'y avait pas infiniment de place ailleurs ! Et d'ailleurs, n'est-ce pas, dans notre fulmination, faire encore à X trop d'honneur !?
En somme, nous commençons à peine à nous rendre compte du terrain de jeu infini que l'hypertexte constitue, mais, faute d'avoir saisi la véritable nature de l'hypertexte, et d'avoir imaginé de nouvelles contraintes en dehors de nos schémas mentaux, nous persistons à gâcher tout ce potentiel.
Dommage.
Nous ne sommes pas vulnérables. -- esc <aaarghhh>
{note:1} Le blogging-class hero en question étant d'ailleurs encore... something to be.
Dernière modification le dimanche 3 juillet 2005 12:38:25



