Peng Charles Peguy /2008-03-19

Ils ont été prévoyants , et avisés , les technocrates qui ont remodelé l ' espace bellevillois au début des années 80 . Architectes , sociologues , urbanistes , ils ont dû se réunir autour de jolies petites maquette de carton agrémentées d ' arbrisseaux de plastique , pour confronter leur points de vue . Je les imagine , fiers de leur joujou , si sérieux , si doctes ...Pensez- donc! Ils avaient balayé d'un coup d'un seul un fatras de vieilles bâtisses qui prétendaient encore tenir debout, réduit à néant ce que la vie s'était acharnée à construire, avec ses matériaux à elle: la sueur, le hasard, la souffrance, le travail, les accidents de travail, les rires et les peines, la générosité, la jalousie, l'avarice, le vin rouge, les scènes de ménage, les coups dans la gueule, la maladie, la tendresse et l'amour, les cris d'enfants, les radotages des vieux... Toute cette poussière d'humanité patiemment décantée au fil des années s'était incrustée dans le moindre interstice de la pierre, s'y était enracinée avec la patience aveugle du chiendent prenant possession de son misérable carré de terre sale. Monsieur l'architecte, Monsieur l'urbaniste, Monsieur le sociologue n'ont pas supporté. Dans les école d'horticulture, on apprend à exterminer le chiendent. Ils ont pris des leçons. Un trait de marker sur un paperboard, quelques hachures tracées d'une main nerveuse, aux ongles manucurés, une bouffée de Dunhill, une coupe de champagne, quelques rires discrets, entre gens de bonne compagnie: le chiendent n'avait aucune chance. Le résultat est là, devant mes yeux.<<Le nouveau Belleville>>. Une caricature de ville, mauvaise esquisse, bâclée, une copie nulle, qui ne mérite qu'un zéro pointé. Une farce de mauvais goût. Il faut tout recommencer, à partit de ce qu'on nous a légué. Attendre que la vie reprenne possession des lieux, avec ses inventions, parfois surprenantes, sa fantaisie... Belleville n'est pas un exemple isolé. L'épidémie de bétonite aiguë a fait florès.Monsieur l'architecte, Monsieur l'urbaniste, Monsieur le sociologue ont même perfectionné leur technique, avec un sens éprouvé de la mise en scène.Ces gens-là se piquent de <<communication>>. Dans les banlieues lointaines, sauvages, ils convient la population à d'étranges agapes. On réunit la pauvraille à grand renfort d'annonces médiatiques. Et, devant ses yeux ébahis, crédules, émerveillés, on dynamite une tour, une barre d'HLM qui s'effondre sur elle-même, dans un grand nuage de poussière. Un édile lit son discours, d'une voix secouée de trémolos.<<Voyez où vous avez vécu, braves gens! C'était laid, n'est-ce pas, sordide et inhumain. Eh bien, c'est fini! Applaudissez la nouvelle politique de la ville!>>


Place Marcel-Achard, rue Hector-Guimard, derrière le siège de la CFDT, s'étend donc une vaste esplanade goudronnée qui descend en pente douce vers une fontaine, et que prolonge un square. Elle est aménagée pour la détente. Des tourniquets, des cabanes pour les enfants y ont été installés. Au printemps, les arbres sont en fleurs. La bande à Nique-ta-mère s'est emparée de cet espace. Elle est célèbre dans tout le quartier, la bande à Nique-ta-mère. Elle ne s'appelle pas vraiment ainsi, évidemment. C'est moi qui lui ai attribué ce surnom, à son insu , bien avant que l'on ne parle du groupe NTM et des mésaventures judiciaires de son leader Joe Starr, et pourtant je suis persuadé qu'elle s'y reconnaîtrait volontiers.<<Nique ta mère>>, le cri de ralliement, braillé sotto vocce, retentit à tous les coins de rue, à tout instant du jour, et, en été hélas, jusque fort tard dans la nuit ... Il faudrait pouvoir en restituer la phonétique exacte, quelque chose comme <<Nik thôô méérr>>, les variantes sont nombreuses et s'accompagnent d'un geste du majeur, éloquemment pointé vers le ciel dans un simulacre d'érection qui vient souligner l'extrême délicatesse du propos

Dernière modification le mercredi 26 mars 2008 14:32:31

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